Arrêter la machine à imiter

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Il faudrait quand même reconnaitre que certaines de nos souffrances en Afrique pourraient être évitées. Nous souffrons très souvent soit de choses que d’autres ont déjà résolu soit de choses dont nous avions nous mêmes des solutions avant. Je ne parle pas alors de ces génies, cette manne du ciel que nous laissons moisir dans nos rues, des surdoués qui inventent avec rien des choses qui rendraient moins pénible nos vies d’africains.

A quoi cela sert-il de gesticuler, de monter descendre, de “se battre” comme on dit ici, quand on sait que ce que nous faisons n’allège en rien nos souffrances? On peut peut-être les ajourner, “les décaler” mais très souvent, nous en rajoutons. Nous travaillons pour la destruction de notre monde d’Africain qui a commencé avec le colonialisme. Et le monde que l’occident a commencé à construire pour nous avec la colonisation et que nous prétendons developper aujourd’hui nous réduit progressivement dans un espace sans orientation existentielle. Nous avons accepté l’idée qu’un être humain ne peut qu’être soit un mendiant, soit un consommateur, un propriétaire soit rien du tout. En d’autres termes, notre destinée en tant qu’être humain est de moins en moins claire pour nous. De quoi souffrons-nous alors? Car ce n’est qu’en faisant le bon diagnostique que le traitement sera évident. Ce n’est qu’une fois la cause de nos souffrances identifiées que nous pourrons commencer a envisager les pistes d’un bonheur en Afrique! Les pistes de notre bonheur contemporain car je ne pense pas que nous avons toujours souffert comme nous souffrons aujourd’hui.

Allumons la télévision! Regardons la! Nos chaine de télévision sont des outils de diagnostique énormes, des espèces de scanners qui nous permettent de voir  à grande échelle la maladie dont nous souffrons.  Voyez-vous ce que je vois? Je vois partout une seule chose: la mauvaise imitation! Des gens qui parlent faux, qui ont un mauvais goût dans tout, leur manière de s’habiller, de se coiffer, de se tenir… D’abord d’où nous vient cette idée que c’est comme ça qu’il faudrait faire? Et pourquoi acceptons-nous la mauvaise copie? Une espèce de photocopie délavée qui déforme l’original? Un original ne serait-il pas mieux?

Evidement, nous avons une histoire avec la mauvaise imitation, c’était tout le projet colonial; nous faire changer de culture. Faire de nous des sous-français, des sous-anglais etc. On nous a appris à imiter, à parler le français petit genre Y a Bon Banania, puis à parler “mieux le français que le petit français de France!” Puis nous avons eu des “Républiques”, nous avons des constitutions, des élections, des présidents, des ministres, des universités, des professeurs et même des ethnologues… nous avons fait des “Chevaliers de l’ordre de la valeur”… La machine de l’imitation a continué ainsi comme si nous n’avions pas le choix. Pourtant, tout comme le colonialisme avait pour projet de nous faire changer de culture, la décolonisation à contrario aurait du, elle être un projet de retour à nos culture; un peu comme une renaissance ou au moins de réinvention d’une nouvelle culture avec la nouvelle qui nous a été imposée. Le résultat aujourd’hui est que nous sommes des imitateurs, des mauvais imitateurs. Pouvait-il en être autrement? Car cette imitation n’a pas fait de nos pays des France, des Angleterre etc. N’excluons pas l’option où une bonne imitation aurait pu produire des résultats qui dépassent ceux des colonisateurs dans certains secteurs; c’est à dire le cas où l’élève dépasse le maitre! C’est envisageable. Nous sommes donc comme des gens qui sont partis de chez-eux mais qui ne sont jamais arrives à destination. Le “chez-eux” ici, c’est en fait le chez-nous, nos cultures et la destination ce sont les colons et leurs cultures.

La culture de l’imitation, de la mauvaise imitation s’est imposé comme unique alternative pour notre élite… par opportunisme. Par exemple, bien que de nombreux pays reconnaissent le droit coutumier, nous imaginons mal quelqu’un devenir un grand avocat sans être affilié au barreau de Paris!

Au sortir des indépendances, au niveau individuel, ceux qui imitaient étaient ceux qui allaient faire carrière et devenir l’élite aux commandes des nouveaux pays. Les cas de Senghor  et Bokassa bien qu’aux deux antipodes sont emblématiques du programme d’imitation mis en place par les français pour l’élite africaine. Aujourd’hui toute la scène politique africaine francophone ressemble à un grand théâtre où la langue des discours dits politiques n’a rien a voir avec la langue que parle  réellement la personne qui lit le discours, très souvent à des populations qu’il faudrait davantage impressionner par le niveau de son français qu’ils ne comprennent de toutes les façons pas. Bref le projet de cette élite était et reste de perpétuer l’entreprise d’imitation par une performance quasi magique où on doit avant tout voir en eux l’être imité.

Derrière l’imitation, il y a une aspiration à une certaine perfection que représente celui qu’on imite: le blanc! Si encore celui qu’on imite méritait même d’être imité! Après toute cette histoire coloniale et post-coloniale, il est difficile de croire encore que l’imitation nous mène à quelque chose sinon à assujettir les nôtres.

Que nous a apporté l’imitation aujourd’hui? Quand le Gabon, un pays de moins d’un million d’habitants devient le premier pays importateur de champagne français au monde, on comprends très bien que ce n’est pas tant pour son goût que l’élite locale boit du champagne mais plutôt  par imitation de qui on sait. Qu’elle soit un conditionnement ou choix délibéré, on voit bien que l’entreprise de singerie qu’est l’imitation peut rapporter gros. On nous vends un rêve qui nous coûte très cher, nous l’achetons, les autres autour de nous font de même et voila toute une société entrain de ne consommer une chose que parce que quelqu’un d’autre qui est la référence le fait.

Le projet d’imitation et donc d’aliénation que fut l’entreprise coloniale n’a été qu’une manière de mieux nous exploiter. Donc derrière toute cette mise en scène il y a une machine économique: l’exploitation de l’homme par l’homme. L’entreprise capitaliste qui supplante l’entreprise coloniale  quand les deux ne sont pas liés se nourrit de nos choix.

Ce dont nous souffrons donc aujourd’hui c’est avant tout d’un choix. Le choix que nous avons fait au sortir des soit disant indépendances d’être des êtres “bananiers” comme nos Républiques Banania! Quelle différence avec la publicité qui nous fait rêver de choses dont nous n’avons pas besoin et pour lesquels nous travaillons toute notre vie pour les acheter. Quelqu’un disait “nous ne produisons pas de pommes, nous mangerons des mangues” il y a lieu de poursuivre en disant que puisque nous ne pouvons pas nous payer des pommes, nous mourrons de faim étant donné que nous n’avons pas planté des manguiers.

Pour se perpétuer, l’entreprise d’imitation se présente toujours comme l’avenir! C’est elle qui nous donne le sentiment que nous sortons des ténèbres de nos brousses. A chaque fois, on nous propose une nouvelle chose à imiter et nous tombons toujours dans le piège. Pendant ce temps, nos souffrances ne semblent pas s’alléger. Aujourd’hui, on a même déplacé l’objet à imiter du nord vers le sud. En gros on nous dit: “ ok, on a compris, ça fait trop longtemps qu’on vous demande de nous imiter sans résultat, c’est de notre faute. On change, imitez plutôt des gens comme vous, ceux qui on réussi a être un peu comme nous et qui ont aussi été colonisés comme vous. Aspirez à être un pays émergeant en 2035!” Et hop! Nous aussi on s’engouffre dans la brèche et c’est reparti pour un tour!

A quel moment allons-nous faire une pause et dire, il y a un truc qui n’est pas clair dans cette affaire. Depuis que nous vous imitons, nos conditions ne semblent pas s’améliorer, au contraire.… On ne souffrait pas avant autant. Est-ce que ce n’est pas cette imitation qui nous rends malade? Vous même regardez encore nos télévision, regardez cette société d’imitateurs, est-ce qu’elle a l’air saine? Elle nous faire certes sourire et même rire; la preuve que c’est une grande comédie qu’il donc est temps d’arrêter.

Comment guérir alors de cette souffrance, de nos souffrances dont nous comprenons maintenant la cause? En arrêtant d’imiter bien sûr! En décidant donc de guérir. Guérir ici c’est commencer par être soi et être soi ici est avant tout une entreprise économique. C’est bien le champagne français que boivent les gabonais et non du vin de palme de chez-eux! Si l’imitation rapporte à d’autres et pas à nous, nous devons donc sortir de cette Matrix qui nous désoriente et nous frustre en tant qu’individu tant sur le plan historique que sur les plans politique et économique. Nous ne pouvons bâtir notre bonheur sur l’idée principale d’être quelqu’un d’autre! On ne saurait non plus nous présenter ce choix comme le seul choix possible car nos sociétés heureusement gardent un écho de leurs modèles pré-coloniaux pouvant leur permettre de sortir de cette Matrix qu’on veut leur faire croire est le seul choix possible.

La narrative du seul choix possible depuis l’effondrement du bloc communiste est avant tout une narrative qui nous fait croire que le capitalisme libéral mondialisé avec ses inégalités est la seule Matrix dans laquelle nous devons chacun d’entre-nous trouver notre rôle d’être humain.

Tous ceux qui se penchent sur le chevet de l’Afrique malade ne parlent que d’argent comme remède. Et nous aussi qui cherchons à alléger nos souffrances ne pensons qu’à l’argent comme  unique solution. Et si c’était alors l’argent lui-même qui nous rends pauvre? Peut-on imaginer l’argent en dehors de la Matrix? L’argent n’est pas une invention de Dieu. Nous l’avons embrassé car il faisait partie du programme d’imitation. Les imitateurs les plus acharnés se retrouvaient entrain de tenir les cordons d’une bourse dont ils ne connaissaient ni les tenants ni les aboutissants. La transformation qui s’est opérée est qu’aujourd’hui c’est principalement l’argent qui structure désormais nos relations humaines. Dans nos sociétés pré-coloniales, l’argent qui n’existait pas vraiment n’était pas comme aujourd’hui la seule mesure de la valeur. En d’autres termes, comme beaucoup d’autres sociétés avant, nous avions un type de relations où l’argent était quasiment absent; il y avait une “économie du sens”; c’est à dire que les gens s’investissaient dans un tas de choses uniquement parce qu’elles avaient du sens eux.

Au lieu de courir aujourd’hui après un capitalisme brutal où nous Africains ne représentons que le bas de la pyramide de toutes les façons , pourquoi ne pas imaginer un modèle d’Etat qui se focaliserait comme avant aux types de relations que nous voyons aujourd’hui se developper et que nos sociétés africaines connaissent très bien: le partage, la coopération, le travail collaboratif etc.

Les technologies de l’information nous offrent une double perspective celle d’une sortie du modèle colonial et post-colonial qui serait à la fois une sortie du capitalisme. Les technologies de l’information nous permettent de rêver à nouveau à une société où le besoin de travailler serait considérablement réduit, où la frontière entre le temps libre et le travail serait floue. Elles ont amené une recrudescence de la production collaborative: les biens, les services et les organisations qui n’ont plus besoin de répondre ni au diktat du marché ni à la hiérarchie managériale. Des trous de vies économiques commencent à faire bouger les choses dans un rythme different, des monnaies parallèles, des banques de temps, des coopératives, des espace autogérés prolifères comme un résultat de la crise que connait actuellement les anciennes structures. Des nouvelles formes de crédit, des contrats de type nouveaux, on parle d’économie du partage, de la production entre individus “peer-production”.

Les technologies de l’information seraient entrain de tuer le capitalisme tel que nous l’avons connu: le capitalisme global, fragmenté avec le travail temporaire et des tâches et compétences multiples, où la consommation est devenue un mode d’expression…Un capitalisme qui a tué la vieille idée socialiste de l’Etat  qui contrôle le marché au bénéfice des pauvres et organise la production au sein d’une économie planifiée etc. Les technologies de l’information tournent la page de ces deux vieux terrains pour ouvrir une toute nouvelle. La production collaborative, l’utilisation des technologies de l’information pour produire des biens et services qui ne marchent que quand ils sont gratuits ou partagés, défini une route au delà de l’économie de marché.

Pendant des décennies, les Etats africains dans leur programme d’imitation choisissaient soit le bloc de l’Est, soit le bloc de l’ouest soit alors de manière officielle le groupe les non-alignés même si on savait à quel bloc ils appartenaient. Avec la disparition du bloc de l’Est beaucoup n’ayant pas de véritable projet font dans l’improvisation ce que certains appellent le “libéralisme communautaire”, se croyant plus intelligent. Pourtant ce n’est pas en ces termes que la question se pose à nous; choisir entre deux identités ou les mélanger car qu’aucune de ces décoctions ne nous a guéri. Ce que nous ne nous sommes jamais autorisé à faire c’est de se définir un bonheur selon nos propres termes et de le mettre en pratique. Et pour cela nous ne pouvons partir du modèle de cette société aliénée qui joue un rôle défini pour lui par d’autres quand bien même elle en aurait fait un cocktail. La désorientation brutale que produit le capitalisme mondialisé pour les paysans et les chômeurs dans un monde vidé de son sens aujourd’hui est la même  désorientation que vivent les africains post-colonisés condamnés à singer le bonheur de l’autre

Comment expliquons-nous que nous n’ayons pas à ce jour formulé une voie stratégique au reste du monde? Dans nos révolutions, nos luttes de contestation et même de libération, le choix d’une société fondamentalement différente qui serait organisée autour de la poursuite du bien-être loin des schèmes coloniaux se fait encore attendre. En attendant il y a lieu de se demander: qu’est-ce qui se passe sur Facebook et qui est si different de ce qui se passait dans nos sociétés africaines pré-coloniales? Passer son temps gratuitement à raconter des histoires à ses amis? La monnaie coloniale le Franc CFA peut-elle encore être un problème à l’ère des monnaies virtuelles comme Bitcoin?

Quand nous regardons nos villes, nos quartiers, nos villages et qu’on voit ces hommes, femmes, jeunes, enfants…on ne peut s’empêcher de se poser une question fondamentale: qui va donner un travail à tout ce monde? L’émergence en 2035 qui industrialiserait l’Afrique en rejouant avec un siècle de retard le match de l’occident industriel? Quelle entropie! Quel désordre! Quels désastres! Tout ce qu’il faudrait produire pour aboutir à une cette finalité?  Et pour quel résultat? Si au contraire on supprimait tout simplement le travail? L’emploi (job en anglais)… qui est en fait le travail capitaliste. Celui dont l’unique finalité est le salaire car la mère qui s’occupe de son enfant travaille tout autant! Drôle de projet que celui d’une réduction de l’être humain à n’être qu’un emploi! L’humain doit-il servir a quelque chose?

Dans un monde où il faut l’avouer on préfère faire un travail qui ne nous rapporte rien comme tchatter sur internet par exemple à un job, dans un monde où les machines font de plus en plus le travail pénible des hommes, un nouvel homme serait entrain de naître  dans ce monde post-capitaliste où le travail n’est plus mesurable et des biens sont produits au coût quasiment nul, l’homme pourrait proposer son temps non plus contre de l’argent pour des travaux pénibles que les machines peuvent faire, mais plutôt pour mener des activités d’humain comme s’occuper des vieux, des malades… (tâches difficile pour les robots)! Un monde où ils offriraient ce qu’ils ont (comme le temps) et prendraient ce dont ils ont besoin… pour le bonheur commun! Ce monde  aujourd’hui utopique ressemble beaucoup à un monde que nous africains avons pourtant connu. Cet homme ressemble lui aussi à quelqu’un que nous avons déjà rencontré. Il ressemble à ce vieux qui n’est plus qu’un être mental – par opposition à l’homme physique qui travaille avec ses mains – qui gère les dimensions complexes de notre existence sur terre. Cet être dont le travail sera celui d’être un homme.

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