Des Yeux Disponibles

Il faut extraire le capitalisme des contenus cinématographiques !

En nous engageant dans le cinema indépendant, nous pensions opter pour une certaine liberté et surtout nous voulions se mettre au service du “bien commun”, du beau et surtout du vrai. Nous pensions ainsi nous éloigner de ce que le cinema a de plus abrutissant et surtout nous refusions comme le déclarait sans honte Patrick Le Lay “vendre à Coca Cola du temps de cerveau disponible”! Et le contenant qu’est la télévision ne vient pas sans le contenu que nous les auteur, réalisateurs et producteurs proposons aux téléspectateurs. Aujourd’hui le job des scénaristes que nous sommes est de de rendre le maximum d’yeux “disponibles”. Les histoires à la télévision et au cinema n’ont plus aucune autre finalité que celle de faire faire de l’argent à ceux qui les produisent. Loin de nous donc cette ambition chère a Francesco Maseli (le réalisateur italien qui fut l’assistant de Visconti), celle de remettre l’Homme   au coeur du cinéma en créant avec ses amis l’Alliance Mondiale du Cinema. Ce statut du cinéma comme pure commerce, nous le devons tous à la décision de justice de 1915 dans une affaire qui opposait Mutual Film Corporation à la Industrial Commission de Ohio dans laquelle la cour suprême américaine a décidé que le cinema n’était que du business pure et simple et que sa pratique n’avait pour unique but que de faire du profit. Si le cas s’est posé, c’est bien qu’on pourrait lui envisager d’autres fonctions. Par exemple celle de faire la promotion du savoir et des connaissances; peut-être pas au même titre que l’école mais pourquoi pas à côté de l’école afin d’éduquer notre cerveau à s’habituer à affronter l’inconnu comme le propose Michel Serres.

Dans cette course effrénée au profit, des gurus ont occupé le terrain de nos “cerveaux disponibles” jetant aux oublis le fabuleux travail des structuralistes  dont la contribution serait d’un apport incommensurable pour le cinéma. Les Syd Field, Robert McKee pour ne citer que ceux là se mirent donc à enseigner à tous non plus comment écrire un scénario, mais plutôt comment faire de l’argent en en écrivant. How to write a screenplay that sells in 21 days” est un des livre qui illustre bien le projet cinématographique qu’on a prévu pour nos yeux. Les gurus ont donc envahi la planète entière, que ce soit les chaines de télévision, les écoles de cinema et même les systèmes de financement “public”! On forme des script-doctors (entendez médecins du scénario) qui désormais analysent et decident d’un scénario non pas sur sa capacité à ouvrir notre esprit, mais plutôt sur sa capacité à faire des entrées! Et vous vous étonnez que la plus part des américains et de plus en plus d’européens pensent que l’Afrique est un pays!  Pourtant nous savons tous que nul ne saurait prédire le succès d’un film, qui très souvent dépend plus de son budget marketing que de son contenu. Pire encore les véritables chiffres (en dehors des exceptions qui bénéficient d’une forte propagande) font plutôt de Hollywood un mauvais business; au point ou même Spielberg a du se débarrasser de son studio.

Alors, pourquoi ce formatage à l’échelle planétaire? Pourquoi tout dans le cinéma indépendant financé avec l’argent public est formaté et reste “Old School” et immuable malgré les nouvelles technologies? Pourquoi toujours les mêmes individus, les mêmes discours et les mêmes méthodes?  Même la forme de présentation du scénario n’y échappe pas. Il faut presenter le scénario comme s’il avait été dactylographié à la machine à écrire en imitant la typographie courrier n°10 de l’époque. On applique partout des règles de Hollywood comme celle qui dit qu’une page de scénario a une durée d’une minute; comme si le texte écrit était la seule façon de présenter un projet de film!

Apres tout ce formatage, comment alors comprendre que devant notre téléviseur qui nous propose aujourd’hui des centaines de films, nous arrivons à trouver qu’il n’y a rien de bon à la télévision et que nous ferions mieux d’aller nous coucher? Oui en effet, le cinema de formule ne nous parle plus. Et que fait-on quand une langue ne nous parle plus? On change de langue!Pourquoi malgré le peu de films intéressants pour nos cerveaux; le système qui les produit ne se remet pas en cause? Et pourquoi acceptons-nous le cinema-recette? S’il est important de s’alarmer de cette situation, c’est parce qu’il atteint aussi le cinema dit indépendant financé avec l’argent public.

S’appuyant sur ce rêve du cinema capable à la fois d’émerveiller et de rapporter de l’argent, un réseau aujourd’hui mondialisé de professionnels du cinema indépendant qui sont aussi bien dans les festivals que les fonds de financement et aussi dans les télévisions publiques demande aux Etats de financer le cinéma sans que personne ne s’interroge sur le véritable contenu de ce qu’ils entendent par cinéma sous prétexte que ces méthodes sont les seules acceptables.

Ces films font-ils vraiment de l’argent? Les vrais chiffres nous disent le contraire; combien d’échecs derrière ces films-recettes qui font rêver tout le monde? Sous le prétexte qu’on a trouvé la formule magique, qui ne vise pas autre chose que le succès commercial, celle-ci s’est étendue sur tous les films. Désormais, on applique la même formule pour tous les films alors que chaque film devrait trouver sa formule.

Que fait donc le capitalisme dans nos yeux?

Si on peut comprendre que Hollywood poursuive en tant qu’entreprise privée le succès commercial en nous en mettant plein la vue et donc plein le cerveau aussi, pourquoi acceptons-nous cette finalité capitaliste avec l’argent public? Tous les systèmes de financements publics du cinema qu’ils soient Français , Allemands ou de l’Union Européenne s’appuient sur ce modele américain pour attribuer les fonds et donc fabriquer des films qui, depuis l’écriture n’ont pour finalité ultime que de “faire de l’argent”. Le pire est que toutes les écoles de cinéma et en particulier les écoles publiques enseignent ces méthodes des gurus américains; ce qui fait que les experts en scénario, les fameux script-doctors qu’emploient les chaines de télévision, les sociétés de productions et les systèmes de financements comme le Centre National du Cinema en France et le Medienboard en Allemagne sont formés à cette école.

Michel Serres dit que la télévision fait la promotion des valeurs contraires à celle que l’école voudrait promouvoir; celle de l’aventure, du saut vers l’inconnu que nous propose chaque auteur. Quand dans un film nous anticipons un conflit entre une personnage et le protagoniste, ce n’est pas parce que nous sommes très intelligents, c’est tout simplement parce qu’on nous l’a dit de manière insidieuse. Produire cette sensation est une intention réelle dans l’écriture cinématographique au point où le cinema devient un art où quand on a vu un film, il est presque a jeter, on ne dit pas “j’ai déjà entendu cette chanson”, comme on peut dire avec dédain “j’ai déjà vu ce film”.

Cette écriture cinématographique s’éloigne de la connaissance et s’attelle à la recherche du profit à travers les histoires qu’elle nous propose. Et les jeunes en quête de liberté ont raison de se détourner de ce réseau désormais international du cinema dit indépendant au profit du media alternatif qu’est devenu internet; car on retrouve les mêmes personnes comme “commissioning editors” dans les chaines de télévision publique, dans la gestion des festivals et dans les fonds de financement “public” du cinéma. Un réseau de personnes qui sont responsables de l’échec du cinema  indépendant aujourd’hui qui font allégeance à un sytème hollywoodien dont ils étaient censés s’éloigner. Et à coup de formations, ils oeuvrent pour contaminer les régions non-polluées encore comme l’Afrique avec des formules et recettes hollywoodiennes qu’ils maitrisent eux-mêmes très mal… et dont ils prétendent être les dépositaires…avec l’argent public!

La question qui se pose est la suivante,

pourquoi l’argent public doit-il financer une finalité capitaliste du cinema 

et détourner les masses de la connaissance et du savoir dont ce cinema est aussi capable? La réponse stratégique que donne cette “mafia” en réseaux pour voiler la face aux élus qui les financent, c’est les jeunes. Partout maintenant à Cannes, à Berlin, à Locarno… on multiplie donc à tout va des programmes soit disant pour les jeunes, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soit; mais on ne peut ignorer qu’il faut des décennies pour fabriquer un cinéaste; un cinéaste comme Manuel de Olivera a fait des films jusqu’a l’âge de 105 ans! Toutes ces multiples initiatives qu’on pourrait caractériser de “jeunistes » sont incapables de se servir des outils technologiques dont se servent justement les jeunes et n’ont que très peu de résultat, pire encore, elles n’ont pas de savoir pertinent à partager mais que du paternalisme; à défaut d’un petit africain à pouponner elles cherchent un jeune à contaminer… pour leurs propre survie.

Pour en venir aux faits, les recettes hollywoodiennes des gurus nous proposent une formule pour tous les films alors que le structuralisme et particulièrement la sémiologie, qui nous apprends que chaque film doit trouver son propre sens donc sa formule aurait pu servir de base pour une modernisation de l’écriture cinématographique adaptée aux nouvelles technologies. Loin de se constituer comme une science de la littérature et grâce à Christian Metz, une science du cinéma appliquant les théories de Saussure, il s’agit moins d’une étude des formes et des genres, d’une exploration des divers possibles du discours… Le projet structuraliste qui a consisté à créer une théorie des “genres” et plus généralement une théorie du discours et donc de l’énonciation (terme qu’on doit a Christian Metz) étudier depuis Aristote les structures d’une oeuvre a été  détourné par les Syd Field et Robert Mc Kee pour devenir une formule du succès commercial d’une oeuvre. Des formules qui visent avant tout a créer dès l’enfance des habitudes de consommation et donc de formater des cerveaux qui ne devraient plus s’habituer qu’à certains modèles de cinéma. Aujourd’hui des voix comme celles de John Truby s’élèvent pour dire que les histoires doivent s’écrire de manière organique et que la narration devrait être comme une forme d’artisanat; car la conséquence pour nous qui voudront encore rester humain est que notre cerveau saura de moins en moins faire face à des situations qui ne lui sont pas familières…ce fameux saut vers l’inconnu dont parle Michel Serres…

il y va donc de notre survie.

Au lieu donc d’écrire les films pour un public défini à l’avance; il s’agit plutôt de les écrire à partir d’un lieu. Roland Barthes dans son introduction à l’analyse structurale du récit reconnait comme innombrables sont les récits du monde. Le récit peut être supporté par le langage articulé, oral ou écrit, par l’image, fixe ou mobile, par le geste, par l’interactive des réseaux sociaux et par le mélange ordonné de toutes ces substances. Il est présent dans le mythe, la légende, la fable, le conte, la nouvelle, l’épopée, l’histoire, la tragédie, le drame, la comédie, la pantomime, le tableau peint, le vitrail, le cinéma, les comics, le fait divers, la conversation, le design, les graphismes, les jeux videos. De plus, sous ces formes presque infinies, le récit est présent dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les sociétés….et il est normal que cette forme, le structuralisme en fasse l’une de ses premières préoccupations : ne s’agit-il pas toujours pour lui de maîtriser l’infini des paroles, en parvenant à décrire la « langue » dont elles sont issues et à partir de laquelle on peut les engendrer? Devant l’infini des récits, la multiplicité des points de vue auxquels on peut en parler (historique, psychologique, sociologique,ethnologique, esthétique, etc.), l’analyste se trouve à peu près dans la même situation que Saussure, placé devant l’hétéroclite du langage et cherchant à dégager de l’anarchie apparente des messages un principe de classement et un foyer de description…

Pour décrire et classer l’infinité des récits, il faut donc une « théorie » et c’est à la chercher, à l’esquisser qu’il faut d’abord travailler. L’élaboration de cette théorie peut être grandement facilitée si l’on se soumet dès l’abord à un modèle qui lui fournisse ses premiers termes et ses premiers principes. 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s