Un fantasme Germano-Allemand

A l’heure où à Berlin de nombreuses initiatives de financement de la culture africaine s’élevant à des millions d’euros sont actuellement sur la table de divers responsables du gouvernement Allemand, qu’il s’agisse du KuturStiftung des Bundes ou du Auswärtiges Amt. la question que je me pose est la suivante, que cherchent les Allemands aujourd’hui avec l’Afrique?

Après plus de 6 mois passés à Berlin, après des keynotes address, débats lors de la Berlinale, que ce soit pour le Berlinale Talents ou pour le World Cinema Fund, après un keynote pour le Humboldt Forum, j’en suis venu à m’interroger sur le sens de toutes ces initiatives soudaines qui avant tout adressent la relation avec l’Autre. J’imagine déjà la monstruosité de ces pièces de théâtre, ces ballets, ces films où les africains seront obligés d’y intégrer un peu de culture Allemande et vice versa dans l’espoir d’obtenir un financement. J’essaye de comprendre ce que les Allemands essayent de faire… Se disent-ils que leur culture contemporaine n’attire plus grand monde, surtout pas les allemands eux-mêmes et qu’il faudrait lui insuffler du sang neuf? Ou bien se sentent-ils tout d’un coup comme les français à une certaine époque, une mission civilisatrice? Ou alors viennent-il tout simplement de bonne foi  offrir à l’Afrique leur  “Aide Fatale” comme le dit Dambisa Moyo?

J’ai beau rêvé du moment où les africains et les allemands se comprendrons… “culturellement” un jour mais je ne peux m’empêcher de penser que ce jour est encore très loin car les deux peuples même si l’Afrique n’est pas homogène se situent aux antipodes dans leurs pratiques culturelles. Je m’interroge aussi sur l’étendue des dégâts issus de cette coopération où la culture devrait se définir avant tout comme étant une rencontre avec l’ “Autre”; en d’autres termes le “Moi” Allemand (l’intérieur) devrait retrouver l’Autre (l’extérieur) autour de cette definition qui dit que “la Culture est la rencontre avec l’Autre”. Donc les Ministères de l’Intérieur, de l’Extérieur et de la Culture ici ne devraient plus faire qu’un. Si Frantz Fanon pense que la rencontre du noir avec le blanc a rendu le noir malade, je pense plutôt qu’elle a rendu le blanc tout aussi malade. Et on se retrouve dans la situation absurde où un malade prétends soigner l’autre. Sur quelle base? Sur la base que ce dernier serait dans une situation de misère matérielle. Pourquoi n’est-il pas possible d’envisager une relation entre l’Afrique et l’Allemagne qui se jouerait à un autre niveau? 

J’ai  comme beaucoup d’autres du mal à avoir une lecture transparente du véritable projet culturel africain des allemands qui à mon avis semble avant tout chercher une position de pouvoir. Si ici on pense très justement que c’est celui qui paie qui définit comment l’argent doit être dépensé, on voit bien que les Allemands ne sont en dialogue qu’avec leur propre Moi. Je me demande alors ce que vient faire l’Afrique dans tout ca? Les semblants de dialogues se font très souvent sans contradicteurs après un casting minutieux où ne sont invités que ceux qui leur permettront de s’entendre eux-mêmes parler; évitant ainsi soigneusement les “troublemakers”! Entendez aussi trouble fête; car en effet il y a actuellement une “Africa Fête” à Berlin… Mais sans l’Afrique qui pourtant devrait enseigner la danse à tous ces Allemands qui ont oublié comment on danse!

Je constate que nous sommes ici dans un processus d’ « invention »  comme le dit Mudimbe; où certains sont entrain de s’inventer une Afrique qui arrange tout le monde sauf les africains; en d’autres termes, l’africain est en train de devenir le spectateur d’un spectacle dont on dit qu’il est acteur. Comment ne pas s’interroger sur ce projet que peut-être les Allemands pensent noble, mais qui pourtant présente de nombreuses raisons d’être suspect?

Je me demande si ce rapprochement culturel aura le courage de financer sans volonté de l’édulcorer, cette histoire commune avec l’Afrique jusqu’ici occultée et qui est à déconstruire, car les Allemands y ont semé l’une gangrène qui jusqu’à nos jours produit encore des massacres. Je parle du tribalisme et du racisme institutionnalisé par l’Allemagne sur la base des théories sur l’inégalité des races qui va avoir pour consequences des décennies plus tard, les génocides Rwandais. Comment gérer ce rapprochement culturel quand jusqu’en 1990, on peut se demander dans quel camp était l’Allemagne quand les africains luttaient pour libérer Mandela de ses geôliers de l’apartheid? Sûrement pas dans celui d’une Afrique libre et indépendante!

L’Allemagne, puissant pays industriel ayant besoin des matières premières qui s’engage aujourd’hui en Afrique après avoir brillé par son absence essaye-t-elle d’entrer en compétition avec les chinois qui eux réussissent mieux leur coopération parce qu’ils abordent le continent sans à priori idéologique? Le fait qu’elle ne permet ni une transparence et ni un débat sur son projet culturel a de bonnes raisons de nous inquiéter, car comment savoir ce qu’ils nous réservent cette fois puisque les discussions ont lieu à huis-clos et entre Allemands (c’est à dire avec l’extrême-droite au parlement?) Devons-nous nous préparer au pire? N’oublions pas que le projet colonial était avant tout un projet culturel. Il fallait absolument parler la langue du colon, adopter son dieu, ses valeurs, ses comportements etc. etc. avec les résultats que nous connaissons aujourd’hui! Devrons-nous à l’avenir nous méfier des Instituts Goethe qui jusqu’ici semblent inoffensifs? Pourrons-nous vraiment rire ensemble de tout dans ce délire Germano-Allemand où l’Afrique ne joue qu’un rôle “cosmétique” quand il n’est pas folklorique? Allons-nous faire du MOKOLO? Un truc africain qui sonne bien mais qui aura été vidé de tout son sens?

Venant d’un pays qui a connu trois colonisations Anglaise, Allemandes et Françaises, je ne peux m’empêcher de me poser la question de savoir qui des français ou des allemands sont les plus racistes?  Les Allemands pensent peut-être mieux s’en sortir ici en disant qu’ils  n’ont plus aucune velléité hégémonique comme la France, ce qui est vrai, mais est-ce par choix?  En théorie, l’Allemagne n’aurait donc aucun intérêt en Afrique. Cela voudrait-il dire que l’Allemagne et son économie n’auraient pas besoin du pétrole, du coltan, du cacao, du café du bois et de toutes les ressources que produit l’Afrique et qui alimentent bien des guerres sur le continent? Que l’Allemagne ne fabrique aucune arme utilisée en Afrique? Pourtant l’Allemagne à travers l’Union Européenne est bien derrière les APE; ces Accord de Partenariat Economique avec l’Afrique dénoncés comme étant un nouveau pacte colonial que veulent instituer les pays européens.

Si le projet africain français est ouvertement déclaré comme hégémonique, la lutte anti-coloniale a permis aux africains de produire une narrative d’émancipation, des oeuvres et des mouvements culturels conséquents comme “la négritude” promus et financés paradoxalement par la même France! Le projet africain Allemand a lui besoin de s’élever et de se vêtir d’un cadre philosophique  voire historique au sens de Hegel. Il devrait sortir des anti-chambres car si les Allemands doivent aider l’Afrique “à l’Allemande”, j’ai peur que ce soit avec beaucoup d’Aveuglement (Die Stadt der Blinden – Jose Saramango). Et la question de savoir qui de la France ou de l’Allemagne est le plus raciste reviendra pour nous à “choisir entre la peste et le choléra”.