La Civicité

Si aujourd’hui nous sommes déçus par nos États africain, c’est avant tout parce que nous ne les avons pas pensés. Nous nous sommes lancés dans les luttes de libérations nationales comme si le modèle colonial en place était l’idéal. La narrative de la libération nous a fait opter naturellement pour le solidarisme ; c’est-à-dire qu’en tant que groupe, nous sommes un et parlons d’une seule voix et donc avons comme une seule personne des désirs qui sont les mêmes et que l’Etat doit satisfaire. Rawls rejette ce solidarisme . On ne peut parler d’un peuple entier du point de vue d’un spectateur idéal comme s’il s’agissait d’un seul individu dont on devrait satisfaire les désirs.

This spectator is the one self who includes all desires and satisfactions within one experience as he imaginatively identifies in turn with the members of the society. It is he who compares their aspirations and approves of institutions according to the extent to which they satisfy the one system of desire that he constructs as he views everyone’s desires as if they were his own. The classical view results, then, in impersonality, in the

conflation of all desires into one system of desire.”

L’Etat en Afrique a beaucoup de mal à être ce corps collectif qui possède un ensemble de valeurs et de désirs, et qui opère avec une seule vision de l’ensemble. Il n’arrive pas à maintenir cet idéal solidariste qui dit que « l’Etat c’est nous ! »

Cela ne veut pas dire que l’Etat ne sert pas le peuple, mieux que le peuple ne s’en sert pas. Au sein du même Etat, les individus d’un même pays ont peut-être de moins en moins de relations entre eux en tant que concitoyens et parfois même ils doivent se contenter de se supporter ; la seule relation qu’ils ont ensemble étant qu’ils partagent la même nationalité. Ce peuple vu comme un agrégat d’individus hétérogènes et déconnectés a le même type de relation avec le gouvernement qu’on aurait avec un avocat est dans une relation « singulariste » avec l’Etat. Le constat est que le singularisme est le type de relation que les peuples africains entretiennent de plus en plus avec leurs Etats. Est-ce pour autant un échec ? A partir du moment où un groupe de personnes ne s’est jamais constitué en « corporation » au sein de laquelle on s’accorde sur les valeurs et les désirs, comment s’étonner de ce manque de solidarité qui fait qu’au lieu de parler d’une seule voix, on essaye de résoudre individuellement ses problèmes. L’histoire de l’Afrique et ses frontières fait des Etats tout sauf ce peuple qui fait corps. Ainsi l’appartenance ethnique ou religieuse à un groupe bien au-delà des frontières appelle à cette relation singulariste. Et de plus en plus au sein de ces Etats modernes on assiste à la naissance de nouveaux groupes tels que les nouvelles églises, les mouvements intégristes, les sectes, les multinationales etc. qui éloigne de plus en plus les individus de ce corps national auquel ils devraient être solidaires. Dans un pays comme le Cameroun avec ses 284 langues où la politique de ces dernières décennies a été de jouer les « diviser pour régner » et où toute forme d’organisation en groupe a été sournoisement neutralisée et où la gestion politique a été organisée sur une base ethnique et où les sectes et autres mouvements religieux créent des formes de solidarité éloignés de entre des personnes qui partagent la même nationalité camerounaise, comment envisager autre chose pour l’avenir que le singularisme ? Quel avenir Rawls voit-il dans ces societies quand il dit « although a society is a cooperative venture for mutual advantage, it is typically marked by a conflict as well as by an identity of interests. There is an identity of interests, since social cooperation makes possible a better life for all than any would have if each were to live solely by his own efforts. There is a conflict of interests since persons are

not indifferent as to how the greater benefits produced by their collaboration are distributed,

for in order to pursue their ends they each prefer a larger to a lesser share. A set of principles is required for choosing among the various social arrangements which determine this division of advantages and for underwriting an agreement on the proper distributive shares. These principles are the principles of social justice: they provide a way of assigning rights and duties in the basic institutions of society and they define the appropriate distribution of the benefits and burdens of social cooperation.”

Deux visions s’opposent ici entre; l’une unique, agent solidariste et l’autre agrégat séparé, singulière.

Le type de gouvernement qu’appelle le solidarisme est un gouvernement de représentation du peuple constitué d’un corps représentatif élu ou pas qui poursuivrait les désirs communs avoués du peuple sur ce qui est considéré comme leurs jugements canoniques autour des différents points de vus. Il serait donc un conseil ou un concilium. Dans le cas d’un Etat singulariste, le gouvernement serait constitué par des individus qui représentent le peuple mais qui défendent des intérêts présumés qu’ils auraient en commun selon leurs propres jugements. Ce type de gouvernement serait plutôt semblable à un conseil d’administration d’une corporation publique où les actionnaires remettent la responsabilité de maximiser les profits au conseil d’administration et à la direction qui sont choisis pour agir selon leurs propres jugements.

Entre l’idéal de cette société solidariste à qui on parle au peuple comme à une seule personne ayant les mêmes désirs et qui n’a pas pu naître de nos Etats africains et les agrégats d’individus courant chacun vers le gouvernement pour ses besoins personnels comme on va chez son avocat que sont devenus les pays africains, quel avenir ? Philip Pettit relisant Rawls estime que ce dernier propose une troisième voie : la civicité. La civicité permet de sortir du singularisme qui est une relation utilitariste du gouvernement à son compte personnel et aussi de tenir compte des besoins des différents groupes que constitue le peuple sans toutefois s’adresser à lui comme s’il s’agissait d’un seul homme. La civicité se doit donc d’animer le débat publique afin de sortir le peuple du singularisme ; l’amener à définir ses besoins qui ne sont pas tous les mêmes et ainsi en tirer une ligne politique où il y a coopération sur les questions sociales. Parce qu’un agrégat d’individus aura du mal à un ensemble de jugements communs sur la base desquels on gouvernment pourra agir car ils seront inévitablements divisés sur les détails, contrairement aux deux précédents les membres des différents groupes débattrons avec pour objectif d’imposer son un point de vue à l’individu ou l’instance chargée d’agir en leur nom. La notion de civicité pourrait s’appliquer à différents contextes allant du plus petit au plus grand, de l’informel à ‘informel. La civicité est un modèle démocratique où les décisions sont générées par le débat public ou le peuple qui dit comment il aimerait être dirigé, comment leur gouvernement devrait être constitué, quelles choses il devrait faire. Ce débat devrait être provoqué dans différents lieux : au travail, dans les cafés et bars, dans les domiciles, à la télévision et les journaux bref dans tous les sites imaginables. Ce débat va ainsi produire une liste de points que tous seraient prêts à prendre en considération quand bien même on ne serait pas tous d’accord. Je peux estimer que le pays a besoin d’une plus grande séparation des pouvoirs et vous le contraire mais le fait de débattre de ces questions produit une base communes autour de laquelle chacun peut se positionner et ainsi renforcer ainsi l’idée d’appartenance à la même citoyenneté.

A la différence des deux autres formes de gouvernements, le gouvernement de la civicité ne saurait laisser leurs représentants prendre les décisions ni en tant qu’agents solidaristes ni selon leurs propres jugements par singularisme. Mais plutôt ils débattent en petit ou grands groupes sur la manière dont leurs besoins et leur vision serait la mieux servie. C’est de là qu’ils se constitueraient en groupes qui donneraient le cap à suivre à leurs représentants. Au cas où ceux-ci ignoreraient ces désidératas, ils seraient donc ensuite défiés et leurs missions seraient d’interpréter et de de mettre en pratique les désires communs des groupes quand bien même ils ne pèseraient pas de la même manière.

La vie dans une société qui pratique la civicité ne serait pas régulée par une seule doctrine. Mais plutôt elle serait une superposition de consensus de différentes doctrine générant ainsi une culture démocratique

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