UNE CULTURE DE L’INDIFFERENCE

Article d’Opinion de Jean-Pierre Bekolo dans The Africa Report de Juillet 2015

Après les interminables querelles dans le football , c’est autour de la culture qu’on se déchire aujourd’hui au Cameroun. Si ces deux secteurs qui ont chacun une fonction bien précise dans l’appareil politique de Paul Biya au pouvoir depuis 1982, c’est bien parce que le président s’en sert comme à l’époque coloniale. Le football est un outil d’aliénation, il faut le promouvoir et la culture est un outil d’émancipation, il faut la contrôler. Mais si aujourd’hui ces deux secteurs sont dans la tourmente, n’est-ce pas parce que les 33 ans de règne de Paul Biya commencent à peser et le pays développe aujourd’hui le syndrome d’une « incapacité généralisée ». Et beaucoup et surtout les jeunes se sont mis la une logique de surpasser cet État en se mettant dans une autre dimension et d’envisager fonctionner sans lui. Est-ce un scenario envisageable, quelles sont ses chances de réussite ?

L’incapacité à laquelle on assiste ici dans le football et la culture serait-elle le fait comme le dit Bernard Steiner le fait de l’économie libérale qui serait dans une destruction systématique des « capacités » au point de plonger notre monde dans un état d’ « incapacitation généralisée » ou bien est-il un phénomène lié à la fin de règne d’un régime qui a trop duré? L’incapacité, on la ressent tous comme lorsque ce professeur Nigérian me demande pourquoi les intellectuels camerounais sont incapables de se débarrasser de Paul Biya, ou quand le président Allemand nous a demandé pourquoi ça n’allait pas en Afrique?

Lorsque le système n’est plus capable, les individus peuvent-ils s’en sortir en court-circuitant le système ? Comment les jeunes artistes par exemple s’y prennent-ils, ces jeunes dans une ville comme Yaoundé où le maire est plus préoccupé à créer des boutiques à louer aux commerçants que des Maisons de la Culture ? Comment être un artiste sans tomber dans la catégorie des « débrouillards » qui comme on dit ici « se battent » ? Ils savent tous que la Ministre de la Culture est ministre pour représenter la famille Muna l’ex- président de l’Assemblée Nationale ; elle n’est pas la pour eux. Ne dit-elle pas à qui veut l’entendre qu’elle a joue sur les cuisses de la Reine d’Angleterre et qu’elle appelle le Président de la République « Daddy ».

Ce qu’en pensent les jeunes artistes de Yaoundé et Douala abandonnés à eux-mêmes n’intéresse personne. Pourtant ils seraient d’accord avec Steiner lorsqu’il parle de cette société d’incapacitation qui règne, « gouvernée par des incapables » qui généralisent le « laisser-faire » qui détruit les savoirs sous toutes les formes .

Voila une Ministre qui a réussi l’exploit d’ouvrir un Musée National avec des photos et des objets de la famille présidentielle, laissant nos danses folkloriques à l’entrée pour accueillir les invites qui allaient assister à un spectacle de ballet classique et écouter une chanteuse américaine! Pourtant les camerounais brillent comme commissaires d’exposition d’art contemporain ; comment expliquer l’absence des Simon Njami, Koyo Kouoh, Christine Eyene si ce n’est par une espèce de concurrence que  la Ministre de la Culture entretiendrait avec les acteurs du secteur.

Aujourd’hui, tous ces jeunes qui chantent qui dansent, qui jouent, créent ou qui ont un talent quelconque ont accepte l’idée triste qu’ils peuvent y arriver sans leur pays le Cameroun dont le modèle de gouvernance ne présente plus aucune lisibilité. Sinon comment expliquer que le premier ministre annule l’acte de cette ministre de la culture qui est allée créer nuitamment dans son propre village une société de droits d’auteurs censée capter à l’avenir les subsides des sociétés de téléphonie mobile ? La cacophonie à laquelle on assiste dans le gouvernement sur la culture est avant tout une affaire de gros sous malgré l’opération main propres baptisée Épervier du président de la république qui a déjà quasiment mis tout son gouvernent en prison.

Il n’y a pas plus déprimés que les jeunes camerounais qui pourtant restent étonnants ; comme ce jeune rappeur Jovi qui travaille très dur pour mettre en place son système et commence à récolter ses fruits, les titres « Cash Mets l’argent a terre » ou « Et puis quoi » raisonnent désormais dans la tête de tous. Il fait partie de cette génération qui laisse à Paul Biya «son  pays » et “son pouvoir” pour s’en créer un autre virtuel. Cet homme qui a su s’extraire du pays pour s’installer aux cieux et en tirer tous les avantages pendant que les camerounais chaque jour sur terre démontrent leur bassesse, pendant lui célèbre sa grandeur.

Au Cameroun, ce sont les sociétés de téléphonie sud africaines MTN et française Orange qui sont devenus les seuls véritables investisseurs de la culture camerounaise malgré les banderoles qui nous annoncent à chaque événement le « haut-patronage » du Ministère de la Culture ou du Président de la République sans lesquels rien n’est possible. Pourtant dans la ville de Yaoundé, la capitale, ce ne sont pas les cabarets où on peut voir certains de ces talents s’exprimer qui manquent. Youssou N’dour est d’ailleurs venu s’approvisionner en embauchant deux jeunes qui font désormais le tour du monde avec la star. Toutefois dans un pays qui n’a toujours pas mis en place une politique culturelle avec un statut de l’artiste clair, le chapeau ou le panier devant chaque orchestre qui joue démontre que l’artiste reste un indigent vivant de l’aumône des petits fonctionnaires de la place. Les plus jeunes pour exister redoublent d’ingéniosité quand les vieux s’accrochent aux querelles de droits d’auteur qui n’en finissent plus. Même les chaînes de télévision de plus en plus nombreuses dans le paysage les ignorent, car devenues de véritables machines commerciales « a la camerounaises ». Les petits écrans sont saturés de débats, on y parle à longueur de journée; ils permettent de soutirer un peu d’argent aux hommes politiques. Pour passer à la télé, il faut payer très souvent et ce ne sont pas les plus doués qu’on voit. Les orchestres scolaires qui ont formé le vivier de musiciens camerounais aujourd’hui célébrés dans le monde entier ont disparu ; les établissements scolaires étant devenus des boutiques permettant de faire du fric tant pour les privés que pour le public.

Les cabarets qui vendent la bière à 700 Francs CFA en moyenne sont devenus les employeurs de certains de ces talents comme c’est le cas de Maison Mère au quartier Mini-Ferme à Melen pas loin de l’Université de Yaoundé. Si ce quartier qui a vu grandir le rappeur Valsero connu pour sa Lettre au President, a mauvaise réputation, c’est à cause de la prostitution. Aller à Mini-Ferme, c’est aller chercher des putes. De part et d’autre de la rue principale il y a à droite de la rue les vieilles et à gauche les jeunes. Pourtant ce qui se passe au milieu de cette pègre est un phénomène unique à Yaoundé. Une vingtaine de jeunes danseurs et danseuses entre 19 ans et 25 ans se sont professionnalisés. Ils défilent sur la scène en faisant des play-backs dont l’unique but est d’offrir un spectacle de danse au client qui est souvent un petit commerçant, un taximan… voulant se détendre après une dure journée. Sur la scène, ils réussissent à vous en mettre plein la vue sur les rythmes du coupe décalé de l’heure, des Nigérians et bien sûr du Bikutsi. Leur organisation avec des tenues, des chorégraphies forcent l’admiration. Combien sont-ils payes ? Entre 25 000 Francs CFA et 50 000 Francs par mois en travaillant de 20h à 4/6h du matin. 6 jours 7. L’un de me dit “j’ai déjà trouvé un bon job ici, je vais encore chercher quoi ailleurs?”

Si ce modèle dont on ne peut pas dire qu’il est démocratique à 3 ans des prochaines élections de 2018 avec un probable candidat qui aura alors 85 ans a laissé les artistes qui ont pourtant apporté tant de bonheur à des générations entières se retrouvent dans une telle situation de misère alors que les footballeurs vivants presque tous à l’étranger, incapables de nous qualifier, restent chouchoutés, il est normal de se demander comment cette incapacité généralisée qui laisse les camerounais stoïques, tel le porc-épic qui meurt en silence, va affecter les artistes. Serons-ils tous morts ou seront-ils tous ailleurs? Si on s’en tient à cette approche, la culture camerounaise est condamnée à mourir comme le football camerounais qui ne se vit plus qu’à travers les championnats de la Champions League Européenne. La question que je pose à Bernard Steiner est la suivante pourquoi l’économie libérale voudrait-elle détruire les capacités ? Et Bernard Steiner réponds que « le « je-m’en-foutisme » généralisé est avant tout une question de mœurs qui conduit à l’aliénation par la consommation addictive des biens ou « commodités » » venant d’ailleurs ; faisant de nous des consommateurs et non plus des producteurs comme pourraient l’être ces talents qui résistent encore à ne pas se contenter de regarder Beyonce « casser le dos » à l’africaine ou Shakira donner des coups de reins, leur revendant leur propre danse africaine à la sauce américaine ! Si la destruction des capacités est un phénomène mondialisé Paul Biya serait alors en avance et le Cameroun avec lui?

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