Valse à deux temps sur une nappe d’huile

par Lionel Manga

Les réveils de François Hollande doivent être assez difficiles ces jours-ci. Sa légitimité est fissurée et le spectre du rejet massif de sa politique économique rôde à l’Elysée, alors que la courbe du chômage continue de lui faire un méchant pied-de-nez. Sa cote en chute libre vertigineuse laisse entendre des grincements de dents de plus en plus stridents. Le candidat socialiste hier en campagne électorale et pourfendeur de la «haute finance», n’en mène aujourd’hui pas large en président aux prises avec une énième crise du capitalisme qui éreinte le modèle français porté par l’esprit de la Révolution de 1789 et des acquis du Front Populaire, constamment réactualisés depuis ce moment inaugural dans un cadre formalisant la concertation entre les partenaires sociaux. L’architecture financière de la solidarité nationale fondée sur des cotisations obligatoires et des redistributions assurées par l’Etat ou ses divers démembrements afin de compenser/soulager les disparités criardes, est dorénavant remise en question par les partisans acharnés du libéralisme que sont souvent les chefs d’entreprises et décriée par la Commission officiant à Bruxelles.

La crispation de la gauche contre l’inflexion social-démocrate de Manuel Valls en premier ministre est motivée. L’Etat en France a de tous temps été la providence de ceux et de celles que la caravane abandonne au bord de la route dépourvus de ressources, d’à peu près tout, et qui n’auraient plus qu’à aller se jeter sous un train ou du haut d’un pont dans une rivière profonde, pour en finir avec leur pénible vie. Cette conception tutélaire de l’Etat en fait le garant de l’équilibre social et y toucher aggraverait dangereusement les inégalités. D’où le tollé fort compréhensible des héritiers de Jaurès et leur vif émoi. Lequel dit ceci en substance : les êtres humains ne sont pas de simples variables d’ajustement dont on fait une minuscule boulette et se défait comme ça, d’une petite chiquenaude, avec de froids raisonnements quantitatifs élaborés par une vision cynique du monde.

Feuilles mortes

Pris dans la tourmente, François Hollande fait néanmoins son capitaine courageux et maintient le cap en se dotant d’un nouveau second dans cette inflexion social-démocrate. Un qui a les dents longues et correctement aiguisées, pour parler comme le Jacques Brel, amateur de violon déclaré et pourtant teigneux comme un pitbull, l’un n’empêche pas l’autre, la passe d’armes avec le farfelu Dieudonné en Janvier dernier et en ministre de l’Intérieur imbu de son rôle républicain en faisant amplement foi. Pour conduire ce forcing politique dans les acquis historiques et les positions idéologiques classiques de la gauche, sans anesthésie, il ne fallait pas moins qu’un fonceur-sans-recul capable de tenir tête aux stridents cris des orfraies : l’éviction en un tour de main des frondeurs du premier gouvernement Valls parle d’elle-même. Cet homme-lige n’y va pas par quatre chemins. L’indiscipline ne sera point de mise sous sa houlette, vu que les circonstances critiques exigent de la cohésion. La manœuvre a fait fort et tiré une salve proclamant sa détermination, que rien de rien ne l’arrêtera. Peu importe alors à cette aune que la pluie malicieuse fasse des siennes sur l’île de Sein : Hollande n’allait pas y chercher un quelconque blanc-seing.

«Le risque de précarisation hante la vie sociale» écrit Philippe Mouillon1. Une chape d’angoisse pèse sur la société française à cet égard. Se retrouver insolvable du jour au lendemain, à ne plus pouvoir honorer le loyer d’un fort modeste appartement, payer la crèche du bambin peut-être, ou la facture du téléphone, etc. Cette suite décrivant un dévissage inexorable est de plus en plus un lieu commun et d’une atroce banalité qui ne suscite plus la compassion de personne dans une société férocement matérialiste, où la protection sociale sur les deniers publics constitue de fait l’ultime rempart des plus fragiles et impécunieux contre la dégringolade inexorable dans le néant. Le Manuel Valls fait montre d’intrépidité ? Il a beau jeu le sémillant et fougueux vizir de François Hollande : les peurs fondées de ses concitoyennes et concitoyens prennent leur source dans le marasme économique persistant. Pour une success story qui va tourner en boucle dans les médias, être montée en épingle, encensée à tout va, les naufrages sont légion qui ne font jamais plus de bruit que la chute des feuilles mortes sur les trottoirs de Paris à midi en automne.

Retour de manivelle

L’enlisement dans l’atonie du système productif est le signe le plus manifeste de la crise dans la zone euro. Et pour cause : la demande ne redémarre pas. Depuis une trentaine d’années, le partage de la valeur ajoutée se déforme au bénéfice du capital sous formes de dividendes versés aux actionnaires, alors que par ailleurs les CEO, fort bien rémunérés eux au demeurant, s’employaient à diminuer le coût du travail par tous les moyens légaux, au nom de la sacro-sainte rentabilité marginale du capital investi, l’ultima ratio dans la sphère du Profit. L’OIT tirait déjà la sonnette d’alarme dans son Rapport mondial sur les salaires en 2012, remarquant que cette réduction « touche aussi la consommation des ménages et peut donc créer des déficits de la demande globale », en plus de l’injustice flagrante et scabreuse, partant du principe que c’est le travail qui crée la richesse. Est-ce que nous n’y sommes pas rendus, à ce retour de manivelle violent ? Et ce sont les mêmes qui veulent réduire la voilure de la protection sociale. Le serpent se mordrait-il donc à son insu la queue ? Or, dans le même temps, le nombre de milliardaires dans le monde ne cesse d’augmenter. Cherchez l’erreur…

La puissance d’accaparement du capitalisme est entrée comme dans un régime dynamique aberrant, aussi frénétique qu’autotélique. Les chantres de la flexibilisation du travail rêvent en couleurs fluo de réduire ce facteur de production à sa plus simple expression. Parce qu’à leurs yeux, il produit encore trop de frictions fauteuses de coûts, comme une grève (à l’heure où j’écris ces lignes, celle des pilotes d’Air France entre en crue et ils ignorent les admonestations de Matignon) pour faire entendre sur la place publique des revendications en activant un droit consacré par la Constitution. Of course, nul n’ira nier que c’est franchement rageant des annulations inopinées de vols réservés depuis trois semaines si ce n’est plus même parfois, quand on doit aller signer des contrats importants à douze mille kilomètres du Trocadéro et que les rendez-vous sont déjà arrêtés. L’exercice garanti de cette disposition fondamentale de la démocratie peut en arriver à perturber des agendas, voire entraîner des préjudices. Pour autant, il y a presque toujours matière à indulgence, en allant scruter de près les tenants et les aboutissants d’un mouvement de colère qui fait perdre de l’argent à une entreprise. Personne ne scie sciemment la branche sur laquelle il est assis.

Fourches caudines

La crise des déficits publics est le premier choc d’ampleur systémique qui mette à si rude épreuve l’euro en sa capacité de monnaie dans cet espace économique, depuis la défaillance financière de la Grèce. Autant Londres et Berlin parlent le même idiome, autant les atermoiements de Paris suscitent des gorges chaudes en ces jours très épineux. Qui ne voit pas que la souveraineté en matière de gouvernance économique passe sous les fourches caudines du pacte européen de croissance et de stabilité, par Bruxelles ? Ce conflit évident d’autorité va de plus en plus peser dans la vie politique française où les eurosceptiques experts en larsen sont à l’affût. Ce ne serait guère surprenant alors que le fringant Manuel Valls passe sous peu pour un brillant pantin trois étoiles à la solde de la Commission, louvoyant entre les écueils à gauche et les écueils à droite pour tenir les engagements pris dans le cadre du Pacte. Autant danser une valse à deux temps sur une nappe d’huile. L’exercice est hautement périlleux…

Il ne suffit pas de rétorquer au président du Medef que le modèle français n’a pas vécu : sa survie est essentielle dans un monde tenté par l’amoindrissement de l’Etat si seulement ça peut arranger la caste des Profiteurs. Le statut dans la lice de ce modèle ne diffère guère de celui des espèces en voie de disparition dans la biosphère qui sont, elles, protégées à ce titre. Les chantres du néolibéralisme n’ont absolument pas froid aux yeux quand il s’agit de jeter des êtres humains en pâture aux affres de l’incertitude chronique, afin que les clochettes en or du Profit jouent à leurs oreilles un air joyeux et engageant. Les politiques d’austérité alias réformes, accordées aux exigences des entreprises, n’ont souvent pas d’autre finalité en définitive qu’aménager le contexte pour maximiser la rentabilité des capitaux investis. La santé insolente du secteur du luxe est un indicateur de la tournure affolante que prend le vil âge global dans lequel Terriennes et Terriens sont embarqués, quant à ce qui est des disparités cinglantes de revenu et du transfert scandaleux de richesse vers la tranche baignant déjà dans une opulence criarde, écumeuse, au détriment de ceux et de celles qui la créent par leur labeur quotidien, la multitude des miettes et des reliefs vouée à la précarité au long cours. Elle a fait quoi à qui pour être condamnée à la peine de souffrir sur Terre d’une aube à l’autre, sans relâche, au motif de chercher sa pitance ?

Réanimer le champ politique

Le tandem Hollande-Valls dispose d’une marge de manœuvre étriquée pour dérouler sa stratégie de redressement domestique et satisfaire dans le même temps Bruxelles. Sans compter que la menace terroriste va aller s’amplifiant et engendrer un climat délétère dans les prochains mois, à la faveur de la riposte multinationale orchestrée contre Daech et son sinistre drapeau noir. Le Solférinien en chef de guerre prend sur ce théâtre extérieur et oriental la stature impossible sur la scène nationale, mais ce faisant, il expose aussi l’Hexagone et sa population à des représailles sanglantes. Lui et ses sherpas militaires, en liaison avec tous les services spéciaux, ont-ils pris l’exacte mesure de cet engagement de la France aux côtés des honnis Etats-Unis, sachant que la détermination mystique des djihadistes à commettre des attentats-suicide spectaculaires en territoire occidental ne fait aucun doute pour les officines qui écoutent et observent cette mouvance islamiste? Ça lui sera compté et même plutôt deux fois qu’une au Hollande, pour ce qu’il reste de quinquennat au chronomètre. Un regain notable d’insécurité sur cette sinistre fréquence va plomber davantage le moral hexagonal en berne et c’est cette atmosphère délétère que d’ailleurs les actions terroristes anticipées viseront à susciter, en plus de provoquer un nombre impressionnant de morts in situ.

La gauche européenne dans son ensemble se trouve confrontée à une réalité aussi dérangeante que problématique : la soumission généralisée au despotisme soft du lucre. La marchandisation anticipée par Karl Polanyi s’infiltre irrésistiblement dans les interstices les plus ténus de l’existence, tandis que la satiété quotidienne endort avec une rare efficacité soporifique les consciences. Une époque est définitivement révolue et il faut trouver de nouveaux accents pour rendre intelligible le diagnostic critique des réalités contemporaines, il est l’heure d’inventer de nouvelles représentations pour réanimer et réinvestir de sens le champ politique qui se trouve dans un état calamiteux. Cette tâche est urgente, tant il y va de salut public. Démocratie et désillusion ne font guère bon ménage.

Lionel Manga

1 Le précaire, questions contemporaines, Local Contemporain, www.local-contemporain.net

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