LE CINEMA DU PRINTEMPS, LES FILMS ARABES, LES REVOLUTIONS, ET L’ISLAMISME

LE CINEMA DU PRINTEMPS,

LES FILMS ARABES, LES REVOLUTIONS, ET L’ISLAMISME

Regard d’un cinéaste membre du Jury sur la 24ème édition des Journées Cinématographiques de Carthage

Par

Jean-Pierre Bekolo

Si les 24èmes Journées Cinématographiques de Carthage coïncidaient avec deux événements majeurs dans la région –le premier la paix à Gaza et le deuxième la décision du nouveau président égyptien de s’octroyer tous les pouvoirs–, les 19 films arabes en compétition internationale, eux-mêmes, s’ils étaient peu visionnaires, ouvrent un débat sur le regard que portent aujourd’hui les cinéastes sur les révolutions arables et l’islamisme. Les réalisateurs maghrébins les plus importants se sont essayés dans un cinéma qu’on pourrait qualifier de « cinéma du printemps » ; un genre dont on a essayé de décrypter le sens, voire de s’interroger si seulement il est possible.

La cérémonie d’ouverture des JCC fut semblable à cette vague révolutionnaire qui a frappé, il y a un an, la Tunisie : à la fois euphorique et chaotique. Le film «DEGAGE» de Mohamed Zran, programmé pour l’ouverture, donnait le sentiment d’une ère nouvelle pleine de naïveté et d’enthousiasme. Les JCC allaient nous faire revivre ce fameux printemps par procuration, du moins le pensions-nous.

Les cinéastes ont essayé de faire sens de ces révolutions. Pour une fois, tous étaient demandeurs : les bailleurs de fonds du cinéma maghrébin, les publics arabes et occidentaux. Il ne fallait pas une fois de plus laisser la place aux seuls images occidentales soupçonnées ici d’être chargées d’un agenda . Il fallait s’exprimer quitte à donner le sentiment de surfer sur une vague. Le film qui donna le plus ce sentiment d’opportunisme, tellement il provoqua le courroux des Palestiniens est le «ROYAUME DES FOURMIS» de Chawki Mejri, qui traite de la question palestinienne comme un opéra mélodramatique chargé de symbolique.

Voilà en quoi les JCC étaient un événement cinématographique historique à ne pas manquer. Les premiers JCC post-révolution. D’ailleurs toute l’élite du cinéma maghrébin s’était donné rendez-vous à Tunis, avec chacun film traitant de la révolution ou de l’islamisme et très souvent des deux car il fallait déployer les grands talents pour faire sens de ce désordre inquiétant qui pointe à l’horizon.

Ce qui donne, pour «JE NE MEURS PAS», un cinéaste qui raconte une histoire qu’il ne connaît pas à des gens qui la connaisse. Le Tunisien Nouri Bouzid nous offre un film avec une belle esthétique visuelle où le spectateur souffre autant que le réalisateur pour entrer dans ce conflit sur fond de la révolution qui tourne autour de deux jeunes filles, faisant un chassé-croisé avec l’une à qui l’oblige de mettre le voile mais qui refuse et l’autre à qui l’on oblige à l’enlever mais qui refuse. Avec «LES CHEVAUX DE DIEU», l’on découvre comment il est facile de devenir islamiste quand on est jeune, innocent et surtout issu des quartiers défavorisés. Si le réalisateur Nabil Ayouche nous fait une très belle description de l’enfance des futurs islamistes dans le style de «LA CITE DE DIEU» ou de «SLUMDOG MILLIONNAIRE», il nous surprend par la facilité avec laquelle ses personnages, tellement bien installés, acceptent, au travers d’une conversation, de devenir islamistes. Et «LE REPENTI» arrive comme pour nous dire ces islamistes que vous stigmatisez sont des hommes comme vous, aussi gentils que vous, le personnage principal a ce visage «babyface» qui vous ferait lui donner le Bon Dieu sans confession. Au lieu de se repentir lui-même, tout ce qu’il fait de bon, c’est qu’il va, contre de l’argent, montrer à ce couple la tombe de leur fille tuée par les islamistes, sachant que la zone n’est pas sécurisée. Enfin celui dont l’approche est la plus cinématographique, car elle se sert d’un événement dont nous avons tous été témoins par télévision interposée, c’est l’Egyptien Youri Nasrallah, dont le film «APRES LA BATAILLE» est le plus moderne, car il pose, au travers d’une belle histoire d’amour, la seule question véritable de ces révolutions : celle de la lutte des classes. Il n’est alors pas étonnant que le jury en guise de réponse aie plutôt porté son dévolu sur un film moins ambitieux «MORT A VENDRE» (Tanit d’Argent), traitant de trois jeunes désorientés, dont un islamiste, qui essayent de gagner leur vie en volant de l’argent dans cette jungle urbaine dont Faouzi Bensaidi fait une peinture originale. Le jury a trouvé «LE PROFESSEUR» (Prix du scénario) film tunisien plus approprié à la période que vit actuellement la Tunisie et qui pose dans un film d’époque conventionnel sans artifice sur les années Bourguiba, la question du recul et de la distance sur les événements. Le Tunisien Mahmoud Ben Mahmoud a peut-être mieux réussi à parler au jeune public très présent dans une salle de Tunis en posant une question qui se pose à tous et surtout aux nouveaux leaders actuels. Vont-ils, eux-aussi, participer ou fermer les yeux à l’exploitation du peuple pour quelques honneurs, privilèges et avantages, ou bien vont-ils comprendre pourquoi le peuple s’est levé et a chassé un dictateur ce 14 janvier 2011 ?

La cérémonie de clôture n’a pas semblé présager un avenir de bonne augure, tellement elle était froide, voire glaciale, tant elle était organisée et contrôlée par l’institution. Nous étions très loin de la légèreté de l’ouverture avec ses ratés mais qui nous as donné un temps le sentiment que le printemps arabe avait au moins changé quelque chose.

Reconnaissons que ça nous dépasse, il faut que les blancs reviennent !

«Reconnaissons que ça nous dépasse, il faut que les blancs* reviennent ! »

Interview Jean-Pierre Bekolo

Q : Vous êtes pour une recolonisation du Cameroun en 2012?

Jean-Pierre Bekolo : Après 52 ans d’indépendances le temps est venu de faire le bilan du mode de pensée qui  a été le jusqu’ici le nôtre pendant ce demi-siècle et de tirer les conclusions qui s’imposent. Nous constatons aujourd’hui que l’idéologie de l’auto-détermination et donc de  l’indépendance portée par les différentes luttes de libération nationales à laquelle nous avons tous adhéré en Afrique ne correspond plus à la réalité actuelle de la mondialisation. Et c’est pour ça que nous sommes dans l’impasse car notre pensée n’est plus en phase avec la dynamique actuelle des peuples. Il est désormais évident que nous n’obtiendrons pas ce à quoi nous aspirons en s’obstinant à penser que nous devons faire nous-mêmes les choses, car il est des choses qui nous dépassent dans la vie.

Q : Vous voulez donc que le blanc revienne nous exploiter avec le fouet?

Jean-Pierre Bekolo : Le fouet, il est là, regardez la Côte d’Ivoire et la Libye. Le pillage, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, même les chinois s’y mettent ! Ce n’est pas de leur faute, c’est nous qui avons abandonné l’idéologie de l’auto-détermination. Il faut le dire clairement et que cela devienne une véritable politique.  Il ne fait aucun doute que l’Afrique en général et le Cameroun en particulier 52 ans après l’indépendance  a fini par accepter, intégrer et épouser certaines dimensions du projet colonial qu’il rejetait en bloc. Le projet colonial a fini par aboutir bien au-delà des prévisions de ses initiateurs  sauf qu’entre temps, pour des raisons idéologiques (il ne faisait plus bon d’être colons) le pilote a quitté l’avion. Aujourd’hui un pilote médiocre a pris le relai sans véritable plan de vol. Il se contente de flatter son égo en faisant croire qu’il maîtrise l’avion, pourtant tout le monde sait qu’il est un pilote fantoche qui a pour unique objectif l’utilisation des ressources collectives pour un enrichissement personnel. Voilà comment cette élite aux commandes organise le pillage de leur propre pays au bénéfice de l’ancien colon qui n’a rien demandé.  Il s’agit de retourner là où les choses ont mal tourné, d’où est parti le mensonge et l’hypocrisie ; c’est-à-dire à la soit-dite indépendance !

Si on se débarrasse de ses dimensions négatives que sont l’exploitation et l’oppression, le projet de recolonisation a des chances sérieuses de trouver un accueil favorable des populations qui n’en peuvent plus !  Et même quand il s’agit de la préservation de notre culture, ce sont encore les blancs qui s’en préoccupent le plus !   Nos artistes africains et notre art est plus financé et promu par les mêmes occidentaux pendant que nous, nous ne rêvons que de pacotilles chinoises, de voitures « congelées »  et de toutes ces « choses des blancs » ; rien de différent depuis la traite négrière !   Disons merci  à Jacques Chirac d’avoir créé le Musée du Quai Branly. Au moins notre patrimoine est préservé dans de bonnes conditions !

Q : Vous vouez un culte au blanc ?

Jean-Pierre Bekolo : Ce n’est pas moi, ce sont les africains et les camerounais et aujourd’hui nous faisons le constat ;  il faut respecter cette volonté du peuple. Faites l’expérience, allez dans un service publique avec un blanc, vous allez voir comment en 2012 on se comporte au Cameroun en face d’un blanc. Combien de personne vont chercher des blancs fantoches juste pour être pris au sérieux dans leur business? Tant qu’à aller chercher les blancs, appelons les meilleurs ! Nous sommes ici dans le diagnostic ! Le temps est à la lucidité, où en sommes-nous aujourd’hui ? Voilà la question !

Le blanc n’est peut-être plus  là physiquement mais nous nous sommes arrangés à ne garder que la dimension pillage et oppression. Le système en place n’a pas su préserver les quelques acquis positifs du colonialisme. L’élite actuelle est orgueilleuse de cette Etat « Gomna » omnipotent qu’ils n’ont pas créé et qui avait pour but d’opprimer et d’exploiter. Il est désormais l’outils de l’exploitation du camerounais par le camerounais, alors que chez ceux même qui l’ont créé, c’est un appareil au service du peuple. Voilà comment l’élite actuelle maintient les camerounais à l’âge de la pierre taillée pour quelques subsides de la corruption.

Une élite qui est bien contente d’avoir remplacé le blanc, non pas pour servir leurs frères mais plutôt pour les assujettir et les exploiter. Ils conçoivent le pays comme un gâteau et non pas comme une plantation où tous les bras sont les bienvenus. Cette élite qui elle-même doit tout au blanc ; les diplômes dont ils se prévalent, les postes de responsabilités de la république qui leur sert de moyens d’enrichissement, même les voitures dans lesquels ils se pavanent, les costumes qu’ils portent, leurs enfants à l’étranger etc…  Même le président de la république est une fabrication des blancs ! Et c’est du blanc qu’il tire tout son charisme par un mimétisme dont il se vante. Ne dit-on pas que notre président est un « blanc » ! Il impose un comportement de « blanc » à son entourage et donc à cette élite. L’Afrique et ses traditions sont rares dans  l’appareil d’Etat sauf ces groupes de danses traditionnelles invitées à l’aéroport lors des voyages présidentiels, folklore qui date de l’époque coloniale organisé pour accueillir les envoyés du Général de Gaulle.

Q : Vous voulez dire que l’Africain est incapable ?

Jean-Pierre Bekolo : Soyons francs, qu’est-ce qui marche bien ici ? Pourquoi avons-nous besoin d’infliger à notre peuple autant de douleur ? Juste par égo, pour dire nous dirigeons-nous même notre propre pays ? Vous savez dans la vie, il y a des choses qui peuvent vous dépasser. Et il n’y a pas de honte à le reconnaître. Créer un Etat moderne, démocratique qui satisfait à un nombre de besoins pour les citoyens nous a dépassé. Personne ne peut dire le contraire. Il est temps d’arrêter l’hypocrisie et d’avancer. N’oublions pas une chose, nous n’avons pas créé nos pays. Le Cameroun est une création occidentale depuis son territoire, jusqu’aux lois et même les villes Yaoundé, Douala sont des créations occidentales. Même  notre nom : Cameroun n’est pas de nous. Ce sont les blancs qui nous l’ont donné « crevettes » camaroes et nous sommes très fiers de le porter. Comment espérons-nous nous en sortir alors que nous vivons dans une matrice coloniale vidée de son contenu car ceux qui en possèdent la maîtrise et qui sont à l’origine même de la création de notre Etat n’y sont plus associés?

Q : Vous dites que la recolonisation fait partie de la mondialisation alors ?

Jean-Pierre Bekolo : Aujourd’hui l’idéologie d’auto-détermination n’a plus sa place dans une économie de marché dirigée par les capitaux « mondialisés » détenteur du véritable pouvoir sur les Etats. Quel Etat est aujourd’hui en mesure de se prévaloir d’avoir une entière maîtrise des rennes de son économie à l’ère des multinationales ? Cette idéologie d’auto-détermination n’est plus qu’une arme politique qui sert de bouclier à une élite dirigeante corrompue face aux occidentaux, emprisonnant ainsi idéologiquement  un  peuple qui lui demeure pauvre alors que celle-ci s’enrichit personnellement à son détriment.

Il s’agit donc pour le Cameroun de sortir de la duplicité et de l’hypocrisie car aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin des étrangers pour résoudre les nombreux problèmes qui se posent à nous. Il est temps de l’avouer au grand jour et sortir de ce silence qui fait que nous cachons à notre peuple qui n’est pas dupe la véritable implication étrangère, le peuple en a besoin dans tous les secteurs défaillants et il pourra lui aussi fixer les limites de cette implication quand il estimera qu’il a eu ce qu’il voulait.

*Les Blancs : Je pense profondément qu’il n’existe ni blancs ni noirs. Quand je dis blanc, c’est avant tout une représentation mentale. Et il y a des noirs qui correspondent à cette représentation de blanc, comme il y a des blancs qui correspondent à la représentation mentale noire.