Les Intellectuels Camerounais Renoncent à la Démocratie

Que le tout puissant président sortant du Cameroun ne se fasse toujours pas entendre quasiment à un mois de l’élection présidentielle (il n’a pas encore annoncé lui-même sa candidature officielle), on pourrait le comprendre car il peut s’agir d’une stratégie politique ;
Que l’opposition soit silencieuse, on pourrait dire qu’elle a un problème de moyens et avec l’usure, est à l’image du régime qu’elle combat ;
Que le peuple soit silencieux, on pourrait comprendre qu’il soit boudeur n’ayant pas toujours eu la possibilité de choisir vraiment ses dirigeants.
Mais que les intellectuels camerounais soient silencieux et aussi résignés alors qu’on les a vu vindicatifs sur la Côte d’ivoire au point d’agacer les ivoiriens eux-mêmes et plus récemment sur la Libye de Kadhafi, amène les observateurs à se poser de sérieuses questions sur ce que sont devenus les camerounais dans leur relation avec le suffrage universel. Si tout le monde est silencieux, pourquoi les intellectuels ne sauvent-ils pas la démocratie ?

Lors d’un débat avec quelques intellectuels camerounais au cours d’une émission télévisée au Cameroun, j’ai pu constater à quel point le Cameroun n’est pas seulement une exception en Afrique, mais une exception dans l’humanité, intégrant l’aphorisme du président Biya qui dit que « le Cameroun c’est le Cameroun ». Le ton général de l’émission quand nous parlions du Cameroun tellement calme et en déphasage avec les angoisses de la situation camerounaise méritait à mon avis un peu d’adrénaline. Mais la réaction sur le plateau fut de se focaliser sur le bruit causé par cette montée en puissance, comme si le pour les intellectuels camerounais, la priorité était au maintient de l’ordre, insistant sur la forme pour ne surtout pas aborder le fond. Certains se trouvent une « légitimité indigène » en faisant la chasse aux allogènes de la diaspora que nous sommes. Vivre sur le territoire camerounais a plus d’importance que les productions intellectuelles comme si le mérite suprême était de pouvoir y survivre.
Si les jeunes générations africaines portent sur leurs élites la responsabilité de l’échec de ce continent après 50 ans d’indépendance ; les intellectuels sont tout autant responsables. Le constat est clair, les intellectuels n’ont pas développé une pensée qui a transformé la réalité du continent. On pourrait justifier ici et là les raisons pour lesquelles ca n’a pas été possible, on pourrait citer les Frantz Fanon, Cheick Anta Diop, Almicar Cabral, Nkrumah et autres… Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui le continent vit plus sur les idées développées ailleurs et par d’autres que de ses idées propres. Les intellectuels sont restés bloqués dans une posture victimaire datant de la colonisation comme si l’Afrique était la seule à avoir connu le colonialisme. Le conflit en Côte d’Ivoire leur permettait, en faisant une certaine hiérarchisation des conflits en Afrique, de valider la vieille narrative des bons africains nationalistes contre les méchants blancs français de la Communauté internationale. Pourtant la narrative camerounaise d’un homme seul Paul Biya face à lui-même qui n’est pas sans rappeler Dr Jekyll & Mr Hyde à laquelle il faudrait rajouter la narrative du départ du pouvoir. Quand et comment partir ? Le départ de Paul Biya 78 ans fera-t-il cas d’école où sera-t-il une narrative connue ?

Hypocrisie généralisée

Mon regard de cinéaste – (comporte)mentaliste* – voit de la duplicité chez ces « frères » camerounais qui sont devenus maîtres en la matière : Personne ne dit ce qu’il pense et personne ne pense ce qu’il dit – à la télévision bien sûr.
Le cinéaste que je suis pense qu’un homme n’est pas ce qu’il dit mais ce qu’il fait (le action hero américain). Là encore les camerounais ne font plus ce qu’ils disent et ne disent plus ce qu’ils font : On rejette l’occident quand elle dérange et on embrasse l’Afrique quand ca arrange.
Pourtant cette supériorité que « les intellectuels » ont a vis à vis du reste du peuple, c’est bien de l’occident qu’ils la tiennent. Pendant le débat, les citations des différents maîtres à penser occidentaux fusent, on entend tous les grands noms mais la finalité de cet intellectualisme semble être plus de se faire entendre en haut lieux que de résoudre les problèmes qui se posent à un pays où le peuple ne croît plus à la démocratie car ici démocratie ne rime pas avec alternance ; depuis 29 ans, on vote même librement mais c’est la même personne qui demeure au pouvoir..
Alors que je m’oblige en tant qu’africain à explorer un cinéma de vulgarisation destiné au plus grand nombre avec une fonction sociale, alors que je recherche le Bien, le Vrai, le Juste et le Beau, je m’interroge sur les histoires que nous mangerons, que nous entendrons, que nous vivrons et que nous deviendrons, car un pays est avant tout une histoire. Difficile pour ceux qui aspirent à voir le pays sortir du sous-développement d’entrevoir le bout du tunnel dans l’histoire actuellement en cours, dans les mouvements et les discours de cette élite.
Quand la politique n’est plus que pure rhétorique et ne s’encombre pas d’outils de transformation sociale, le développement lui n’est pas non plus à l’ordre du jour. C’est au maniement de la langue de bois qu’on doit sa survie dans ce pays qui a renoncé à devenir un pays riche mais plutôt est devenu un pays de riches. Car même les intellectuels pris par leur survie propre ont renoncé aux projets collectifs solidaires pouvant alléger le quotidien des plus démunis. Ils sont tous devenus de droite comme tout le monde au Cameroun où la politique se fait essentiellement à droite.
Rejet de la democratie ?

Le silence de ces intellectuels et de toute cette élite qui a appris à parler pour ne rien faire a une autre conséquence : Il est un rejet de la démocratie vue comme l’exercice d’un pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Un concept devenu étrange pour les camerounais que la religion, la xénophobie, l’homophobie et d’autre thèmes de l’ultra-droite réactionnaire semblent aujourd’hui réunir. On préfère jouer entre élites dans les réseaux invisibles non-démocratiques et les sectes abandonnant à leur propre sort la masse des laissés pour compte de plus en plus nombreux à la marge. Une fois dans ces réseaux, les intellectuels ne deviennent que des portes paroles de groupes ayant des intérêts très éloignés des besoins de la société, faisant de cette élection présidentielle tout sauf une occasion pour tous de réapprendre la démocratie. Une occasion manquée de prévenir une crise post-électorale et éviter une instrumentalisation d’un peuple constitué principalement de jeunes (50% de la population aurait moins de 17 ans au Cameroun) qui n’ont jamais voté ou voteront pour la première fois. Une occasion de permettre aux camerounais d’apprécier comme avec le football la « sportivité » de ses leaders dans une confrontation des idées dans des médias, débarrassés le temps d’une élection de toute propagande ! Les intellectuels et l’élite camerounaise déclare ainsi que la démocratie n’est pas à l’ordre du jour au Cameroun. Pire, ils semblent vouloir sortir de la République, comme l’a défendu l’un des invités à cette même émission faisant allusion à la Libye. Sortir de la République pour retourner à la chefferie ? Tout un programme dont on attends les précisions. Là encore la duplicité couplée à la victimisation a pris le dessus bloquant l’intellectuel camerounais dans une posture d’éternel « résistant » quand le pays a aujourd’hui besoin de conquérants.

Chez moi la pilule n’est pas passée et Dieu merci que mes émotions soient restées du côté de ceux qui au Cameroun souffrent au quotidien. Celui qui ne crie pas quand il a mal est déjà mort. Je refuse de mourir avec ces intellectuels. Et à quel moment décide-t-on de changer de langue ? Lorsque celle-ci n’arrive plus à nous parler. Mieux lorsque qu’elle ne nous permet plus d’avoir une emprise sur notre réalité. Chers intellectuels, il est grand temps de changer de langue, de parler une langue qui va transformer le quotidien des camerounais. Si elle n’existe pas, il faudrait la créer mais elle ne saurait être une langue de bois.

 mantisme : voir Africa For The Future Editions Dagan 2009

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