Le Rêve Américain Peut-il Devenir Camerounais?

Si les tests ADN semblent aujourd’hui donner un nouveau visage au rêve de Marcus Garvey ; celui du retour en Afrique des frères noirs partis en esclavage il y a plus de 400 ans, il n’en demeure pas moins que le sens de cette démarche doit être plus qu’une thérapie pour l’africain américain en manque d’Afrique dans sa confrontation quotidienne avec l’imaginaire occidental du blanc sur le sol américain. Si nous ne pouvons ignorer comme le pense le Pr John Hope Franklin (historien officiel de l’esclavage auteur de From Slavery to Freedom) l’exploit de ces noirs partis en moins d’un siècle de la condition d’esclave à celle qu’on les connait aujourd’hui, n’a été réalisé par aucun autre peuple en un temps aussi bref. Si nous ne pouvons aussi ignorer la solidarité et la détermination des noirs pendant la lutte des droits civiques en Amérique avec Martin Luther King pour faire avancer l’Homme, il n’en demeure pas moins que les africains du continent ont besoin de se retrouver dans ce projet de reconnection et aimeraient que s’installe un véritable dialogue car il s’agit de l’histoire de deux frères qui se sont séparées il y a 400 ans et qui au moment des retrouvailles aujourd’hui se retrouvent l’un en face de l’autre sans plus savoir à qui ils ont à faire. Et lorsqu’ils parlent d’eux-mêmes en disant NOUS parlent-ils encore seulement de la même chose ?
Que sont en train de faire ces africains américains qui font des tests d’ADN pour savoir s’ils sont camerounais, congolais, nigérians, Sud-Africains, maliens, tchadiens etc. ? Veulent-ils donner un visage à leur identité effacée par l’horrible culture du commerce des esclaves ? Ou veulent-ils redevenir ce qu’ils n’ont pas pu être, c’est-à-dire des africains ? Quelle est la réalité effective de cette démarche ? A moins qu’on s’accorde qu’elle devrait rester de l’ordre du symbolique. Et comme tout symbole, il a besoin qu’on lui procure un sens sinon on s’expose à toutes sortes de dérives dans ce contexte d’une Afrique dont les Etats ont encore beaucoup de mal à sortir d’une gestion ethnique de leurs pays. La démarche de la recherche par l’ADN de ses origines africaines datant du 13eme siècle à laquelle on colle la réalité africaine d’aujourd’hui semble être un raccourci qui élude de nombreuses questions. Non seulement au 13em siècle, le Cameroun n’existait pas comme ensemble, mais surtout les mouvements migratoires des populations qui vivaient sur cet ensemble qui allaient se poursuivre et évoluer sur le reste du continent. Cette démarche qui sort du cadre purement symbolique risque d’être une régression du projet humaniste de l’homme dans sa rencontre avec l’Autre. Sans pour autant faire l’apologie des guerres fratricides dont est encore victime le continent africain, quel est le geste noble et fondateur qui donne une chance à l’humanité ? Celui de la main tendue à son frère de sang (frère d’ADN) ou plutôt celui de la main tendue à l’Autre qui n’est pas mon frère ?
Pour Jacques Derrida, ce qui fait de nous des hommes, c’est une hospitalité sans condition. Tu n’as pas besoin d’être mon frère pour que je t’accueille chez moi. Je n’ai pas besoin de savoir qui tu es pour t’offrir ce que tout homme doit offrir à l’Autre : l’hospitalité. Quand on pense à la menace du repli identitaire sur le continent, un célèbre africain américain qui annonce qu’il est Tikar ne donnerait-il pas aux Tikars des raisons de mépriser leurs voisins Bamilékés par exemple ? Quel sort le ADN testing reserve-t-il par exemple à tous ces Betis d’adoption? Car notre culture africaine ne privilégie pas toujours l’inné sur l’acquis. Où est le progrès dans le droit du sol ou dans le droit de l’ADN (du sang)? Ne dit-on pas chez nous que ton frère est ton voisin le plus proche ?
Comment gérer ce projet de reconnection certes important à l’échelle individuelle qui donne aux africains américains une dimension véritable de leur identité africaine tout en prenant en compte le contexte africain actuel? Est-il possible de faire ce voyage du retour qui leur attribue la nationalité camerounaise sans qu’ils sachent ce qu’est le Cameroun d’aujourd’hui sur le plan politique, économique, social et culturel ? Accepteront-ils comme dans un cas d’immigration choisie à l’envers d’adhérer à cette Afrique qui est aujourd’hui le quotidien de près d’un milliards d’âmes ? Ou alors préféreront-ils cette Amérique qui les a certes opprimés et discriminé mais qui incarne quand même ce pays qui a apporté à l’humanité la modernité et la fantaisie du 20ème siècle. Que serait le monde sans l’Amérique ? Imaginez un monde sans Google, Hollywood, Michael Jackson etc… Et cette Amérique qui malgré tout fait toujours rêver n’est pas l’œuvre des seuls noirs, elle reste une œuvre conjointe des blancs et des noirs qui malgré leurs conflits ont réussi à surmonter leurs divergences et bâtir ensemble un destin commun alors que nous en sommes encore à une gestion ethnique et coloniales de nos Républiques qui se veulent modernes. La grandeur et le rêve de l’Amérique ne sont-ils pas aussi du côté de ces blancs qui ont décidé de porter un noir à la maison blanche ? Et si le secret des noirs américains était avant tout l’Amérique ? Une américaine riche d’enseignements et de laquelle les camerounais que nous sommes devraient beaucoup apprendre au lieu de nous fourvoyer dans des modèles du type chinois qui sont une pâle copie d’un aspect de l’Amérique.
Et enfin pendant ces voyages de reconnection très émouvants, il est important de ne pas se tromper de méchants, les méchants n’étaient ni les africains qui vendaient leurs frères, ni blancs qui les achetaient, mais plutôt le capitalisme sans valeurs ni morale. Le commerce des esclaves était avant tout une ruée vers l’or comme il y en a d’autres aujourd’hui. Le plus grand responsable de l’esclavage et l’ennemi véritable de l’Afrique reste ce capitalisme sauvage et ce « greed » qui n’est pas l’apanage des seuls américains et les africain américains doivent s’en souvenir et nous en préserver car ils ont connu dans leur chair les effets du « tout-commerce ».

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